Guillaume Nery

Photo Franck Seguin, Paris Match, tous droits réservés.

Un excellent article (merci Alex !) de Luc Le Vaillant paru avant-hier dans Libération à propos de Guillaume Nery, un apnéiste avec qui nous nous sentons proches de par ses valeurs, ses réflexions et ses rêves…

Champion d’apnée, ce Niçois descend pour élargir son champ d’expérience, mariant sport, méditation et mise en scène.

Par LUC LE VAILLANT

Il voulait être astronaute. Il pensait aussi à devenir astronome. Aujourd’hui, encore, on le sent hésiter entre l’aigu de la performance et la vastitude de la connaissance de soi. Ces deux désirs, ces deux univers, il tente de les accoupler.

Sportif et introspectif, plus stellaire que starisé, Guillaume Néry, 31 ans, est un champion de plongée qui rêve parfois d’être le premier humain à débarquer sur Mars. En mer, il descend tout en bas, en apnée, sans masque, sans gueuse, sans ballon gonflable. Au ciel, il monterait bien très haut, malgré la lourdeur de la technologie spatiale. Mais quand on tente de l’apparenter à Félix Baumgartner, le para autrichien aux 39 km de chute libre, Néry prend de la distance. Il dit : «C’est beau, mais on a senti la lourdeur de l’opération marketing.» Néry poursuit d’autres buts : relativiser le poids de la condition humaine, faire de son corps un être évanescent. Suivons-le dans ces allers-retours entre ici et en bas.

Au niveau de la merIl est au ras de l’eau, nez au ciel, tête en l’air. Il s’hyperventile à goulées pressées, en petit chien fureteur, puis il bascule vers les abysses, avec une douceur surprenante. Il palme majestueusement, bras projetés en heurtoir avancé.

Depuis le Grand Bleu, la pensée commune veut que les apnéistes s’assimilent à des dauphins, animaux frères, passeurs en intelligence, communicants stridents. Flirtant avec l’autodérision, Néry se préfère cachalot, seul mammifère marin à descendre à 3 000 mètres, mammouth des profondeurs à la mâchoire prognathe et à l’élégance embarrassée. En civil, Néry est plutôt laminaire pensante, grande chose ondulatoire déterminée par la mécanique des fluides. Il mesure 1,85 mètre, pèse 73 kilos et affine une silhouette de mannequin marsouin, frange délavée sur ligne de sourcils à horizon dégagé, manières douces et voix juvénile enveloppant un vocabulaire construit, élaboré, agrémenté de toute la profondeur requise. Le sex-appeal à pince-nez faisait déjà son effet malgré l’isotherme des combinaisons. Un clip aquatique a révélé son charisme en dette d’oxygène. Néry marchait sous l’eau, Christ descendu par choix, et pas les bras en croix. Il finissait par se laisser happer par le vide interdit, basculant dans la fosse fatale où l’entraînait son aisance. Cette vidéo a fait merveille pour ses difficiles chasses au trésor. La publicité et la chanson l’ont stipendié en conséquence. Oh, ne rêvez pas, toujours à des tarifs très raisonnables ! Ajoutez quelques conférences en entreprises, l’apport d’une marque de montre, d’autres équipementiers et de la ville de Nice, et Néry se retrouve l’un des seuls à vivre de son sport quand ses copains doivent faire pompier ou éducateur. Il se rémunère grosso modo 4 000 euros mensuels quand il ne lui faut pas réinvestir pour de nouveaux tournages, harponneurs d’annonceurs.

A – 35 mètres. Passé cette limite, tout corps plongé dans l’eau accélère sa descente sans plus aucun effort. La flottabilité devient négative. Bye bye Archimède ! Le noir gagne. Et le plongeur peut se la raconter immersion métaphysique. Néry : «L’apnée, c’est passer de l’autre côté du miroir, couper avec la vie terrestre.» Il aime s’affronter à l’immensité, à l’inconnu. Il se voit spationaute égaré dans le cosmos de ses questionnements. Il lui arrive même de s’imaginer«petit point bleu pâle perdu au milieu de rien», tel la terre mère devenue refuge microscopique quand regardée depuis la sonde Voyager, aux confins du système solaire.

Ado, Néry découvre l’apnée à Nice sous la houlette de Claude Chapuis. Celui-ci veut couper avec la philosophie orientalisante et doloriste qui pouvait encombrer les esprits au temps de l’époque héroïque de la discipline. Chapuis veut démontrer que «l’apnée peut être fun», qu’on peut y aller «en rigolant», que c’est un sport. Il leur dit : «Regardez, pas besoin d’être un grand yogi pour y parvenir!»

Aujourd’hui, passé 30 ans, Néry prend ses distances avec cette laïcisation de l’exercice. Fils d’une prof de maths et d’un technicien en médecine nucléaire, il est pourtant de culture cartésienne. Il dit : «Je croyais à la science, au progrès.» Il a bougé, a lu la Faim du tigre de René Barjavel, s’est intéressé «à la magie du corps humain», s’est ouvert à la méditation, au bouddhisme. Désormais, il peut bien exceller en ski de fond, en vélo, en escalade, il trouve que «le yoga est un excellent complément». Il tente d’hybrider tout ça. Il veille aussi à ne pas se lester exagérément du souvenir de Loïc Leferme, modèle admiré et grand frère regretté, disparu lors d’un entraînement pour cause de matériel défaillant.

A – 119 mètres. Quasi à l’aveugle, car il ne porte pas de masque, il décroche la plaquette qui valide sa descente. Les poumons rétrécissent, le rythme cardiaque ralentit, l’état de conscience vacille. Il en dit : «T’es loin. T’es déconnecté. T’es complètement écrasé. Mais, c’est très agréable.» Le record du monde est à – 125 mètres. Il est détenu par un jeune Russe, fils d’une plongeuse vedette. Néry a 6 mètres à gagner, peut être dès cette semaine aux Bahamas. Cela ne se fait que pas à pas. Il dit : «Je crois au hasard. Je fais les choses avec douceur. Ça viendra.» Il ajoute : «L’apnée révèle notre état profond. C’est une question d’équilibre sur le long terme et non de préparation extrême.»

Il faut palmer sévèrement pour remonter vers la lumière. La narcose guette, tapie en murène psychédélique dans la grotte d’un cerveau gavé d’azote et de CO2. Néry : «Il faut la laisser venir, accepter que coexistent deux niveaux de conscience.»

Avec bouteilles, l’ivresse des profondeurs fait planer, «façon cannabis». En apnée, cela ressemblerait plus «à des trips d’acide». Les images viennent par flashs colorés, les pensées percutent les angoisses, qui succèdent aux délires. Néry s’imagine marié avec sa compagne Julie Gautier, plongeuse elle aussi, née à La Réunion, biologiste marine. Ou, avant qu’elle ne naisse, il fait déjà exister leur toute petite fille, Maï-Lou. Les images qui s’entrechoquent n’ont plus rien à voir avec celles d’Hergé et du Trésor de Rackam le Rouge qu’il feuilletait, enfant. Elles ressembleraient plus aux geysers sanglants de Drive, l’un de ses films culte. Et la musique qui baignerait le tout serait celle de Björk, «pour sa capacité de réinvention» et aussi «pour ses évocations de l’Islande, terre brute où l’élément est fort». Néry se décrit écolo, mais il préfère«éviter de jouer les donneurs des leçons». Et puis aussi «de gauche», sans hésitation.

A – 5 mètres. Il cesse enfin de palmer, remonte sur la lancée. L’aller-retour a duré 3 minutes et demi quand, immobile, un apnéiste peut tenir 11 minutes.

Il émerge à sa guise, à sa façon souple et lucide, échappant à l’ombre portée d’Enzo (Maiorca), de Jacques (Maillol) et autres vedettes du delphinarium mythique. Facile, réfléchi, il brise le miroir bleuté qui le ramène à la décevante surface des choses. 

En 6 dates

11 juillet 1982 Naissance à Nice. 1996 Débute l’apnée. 2002 Record du monde junior (-87 m). 2010 Réalise Free Fall, court métrage. 2011Champion du monde à Kalamata (Grèce) avec -117 m. 20 au 30 novembre 2012 Championnat du monde aux Bahamas.

Source : http://www.liberation.fr/sports/2012/11/18/guillaume-nery-il-fait-la-plonge_861318

Soutenons Guillaume Nery et Julie Gautier : Narcose project.

On les soutient financièrement pour Narcose et on est fier ! Bravo Julie, bravo Guillaume, pour que vous continuiez à nous faire rêver…

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