La philosophie de Guillaume Néry

Un très bel article de Caroline Audibert sur Guillaume Néry pour le magazine Clés.

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Pour plonger toujours plus loin au fond de la mer, là où il se sent chez lui, cet apnéiste s’est transformé en homme-dauphin. Rencontre avec le multirecordman d’une discipline austère et dangereuse.

Il a fait de l’extrême son obsession, son plaisir. Ses cheveux ont la fougue des vagues. Ses muscles fins charpentent un corps longiligne. Il faut imaginer son buste abriter une foule d’alvéoles déployées comme la frondaison de milliers d’arbres. L’apnéiste Guillaume Néry, détenteur de quatre records du monde et champion du monde en titre dans la discipline du poids constant (descente et remontée à la palme), a laissé la place à l’immensité dans ses poumons et à l’enthousiasme dans sa vie.

Adolescent, il a un coup de foudre esthétique en découvrant l’univers d’Umberto Pelizzari : il sait qu’il ira, lui aussi, dans le grand bleu. Il a des prédispositions pour l’apnée qu’il pratique dans son lit, se découvrant une capacité pulmonaire exceptionnelle : 6 litres à 14 ans, près de 9 litres aujourd’hui (elle est de 7 litres en moyenne pour un adulte). Son goût irraisonné pour explorer les limites de son corps et une attirance vers l’inconnu lui font embrasser le destin d’apnéiste. A 31 ans, le beau Niçois est l’ambassadeur d’une discipline aussi pure qu’austère et dangereuse.

Vivre, respirer à 200 %

Face à la rade de Villefranche-sur-Mer, Guillaume Néry se prépare à plonger. Il glisse dans une temporalité différente. Le temps de l’eau. C’est un autre corps qui advient et ondule, gracieux, puissant. La peau et toutes les cellules de ce véritable ondin retrouvent leur vérité. « Sous l’eau, je me sens chez moi. Je retrouve mon identité, mon corps, ses repères. Cela me régénère et me remplit de joie. » Après un jeûne complet de sept jours qu’il a entrepris pour se purifier après l’hiver, Guillaume a fait peau neuve. Il retourne dans l’eau vivre les sensations qui lui sont si nécessaires.

L’athlète vise le record du monde en juin et remettra son titre de champion du monde en jeu en septembre. Deux objectifs omniprésents dans son quotidien. « Chaque matin, j’organise ma journée en fonction de mon entraînement. » Natation, vélo, musculation, ski de fond… Sa préparation physique est indissociable d’une hygiène de vie centrée sur la pratique du yoga et une alimentation saine. « Rien de drastique. J’ai seulement adopté de grandes règles comme éviter le lait et le gluten qui encrassent l’organisme. Je mange des superaliments comme les baies de goji, la spiruline ou le safran grec connu pour ses vertus antioxydantes. » Etre au top de ses possibilités, vivre, respirer à 200 %.
Les yeux de Guillaume Néry défient l’obscurité comme certains toisent le soleil sans ciller. Apanage de rares élus, la profondeur intimide bien des apnéistes, y compris ceux qui ont marqué l’histoire de la discipline. Descendre à plus de 120 mètres, où il fait noir et froid, avoir juste assez d’air, remonter à la palme en dépit de la pression… Ils ne sont qu’une poignée à relever ce défi aux limites du corps humain. « J’ai toujours été fasciné et attiré par la profondeur. Cela m’est naturel d’aller vers l’inconnu. Je me sens en confiance dans ce monde sans limite. » En s’enfonçant dans l’océan, celui qui rêvait de devenir astronaute regarde loin en lui. La pression et le froid le repoussent dans les confins de son corps, à l’écoute de microsensations : l’écoulement de l’eau sur son visage, l’écrasement de sa cage thoracique, les pulsations ralenties de son cœur. Il a dissous ses peurs dans l’océan pour vivre une symbiose avec l’élément.
Cela fait des années qu’il modèle son corps pour la mer. « Jusqu’à 22 ans, je plongeais cinq fois par semaine en mer, avec deux entraînements profonds, toute l’année. J’ai ainsi façonné mon corps au milieu marin et à la profondeur. » Homme-dauphin ? La transformation est bien physique, organique, cellulaire. L’entraînement et la répétition des plongées ont accentué le réflexe d’immersion : dès sa mise à l’eau, son rythme cardiaque ralentit très vite et son sang se concentre instantanément dans les organes vitaux. Un réflexe qui réduit les besoins en oxygène et potentialise les apnées. Mais la profondeur impose d’autres adaptations. Comment les poumons endurent-ils la pression ? L’écrasement de la cage thoracique étant limité, après les 40 premiers mètres se produit une érection pulmonaire : la paroi des poumons se gorge de sang et s’épaissit. En plongeant régulièrement en profondeur, les tissus deviennent plus réactifs et élastiques. « Je n’ai jamais craché de sang, ce qui est pourtant assez fréquent en plongée profonde. Peut-être parce que j’ai commencé très jeune. » Il faut aussi que les oreilles supportent le milieu hyperbare. « Pour compenser, je soulève le faux palais, comme lors d’un bâillement, pendant toute la plongée. » Là encore, Guillaume a une prédisposition rare. Le perfectionnement de ses dons rend le voyage possible.
Un voyage dans les profondeurs de soi, une échappée dans un autre monde qui se mesure en chiffres. En novembre dernier, Guillaume a atteint 123 mètres dans le Blue Hole des Bahamas, à trois mètres du Russe Alexey Molchanov qui a décroché la plaquette à 126 mètres. « Passer les 120 mètres, c’est une frontière psychologique. Le chiffre intimide, cela fait des années que j’y pense. Mais je ne pars pas pour ça. Ma quête est de plonger dans la maîtrise totale de ce que je fais, dans le respect absolu de mon corps, pour le plaisir avant tout. »

“Aller au fond intérieurement”

Dans cette quête hédoniste de l’extrême, Guillaume Néry plonge d’abord mentalement. Il rejoue sa performance des dizaines de fois avant de la réaliser sous l’eau. « Je dois déjà être allé au fond intérieurement. Seconde par seconde, mètre après mètre, je visualise ma plongée. Après une séance de yoga, je mets mon pince-nez et réalise toutes les étapes-clés de mon apnée. Lorsque je plonge en mer, je n’envoie que mon corps physique. Mon mental sait déjà ce qui va se passer. »
Le temps de la descente est millimétré. Une séquence de 1 minute 55 secondes pendant laquelle se jouent les phases les plus techniques de sa plongée. Les secondes, les mouvements, les mètres sont comptés. Au cours de la remontée, en revanche, le temps se comprime et se fait volatile : 1 minute 35 secondes d’efforts physiques intenses qui semble pourtant très courte à Guillaume. La narcose entre en jeu. L’excès d’azote dans le sang agit sur le système nerveux. Les pensées sont très saccadées, les échanges physiologiques s’accélèrent. « J’ai peu à peu apprivoisé ces ivresses des profondeurs qui sont plus ou moins agréables. » Lâcher prise s’impose : « Il faut juste garder un brin de conscience et laisser filer les pensées. » Sa compagne, Julie Gautier, vient de mettre en scène ce phénomène dans un court-métrage étonnant, « Narcose », en cours de finalisation. On y suit Guillaume lors de sa remontée d’une plongée profonde, en proie à des hallucinations. La première inspiration est une libération. Surgissant du monde du silence, de l’obscurité, de la solitude, il fait irruption dans la lumière, l’air, le son, la chaleur et la présence du monde. C’est une forme de naissance. Faire l’expérience du grand bleu, c’est revenir de là où personne ne va. Renaître à soi et aux autres, encore et encore. Vivre mille vies.

http://www.cles.com/depassement-de-soi/article/en-apnee-je-plonge-en-moi

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