La syncope en apnée

Graphique : D. Tournassat
Graphique : D. Tournassat

Qu’est-ce qu’une syncope en apnée ? Est-ce dangereux ? Si oui, pourquoi ? Comment l’éviter ? Voici quelques extraits choisis d’une thèse publiée par le docteur Anouk Dematteo en 2006 à lUniversité de Rennes 1 : « La syncope hypoxique en apnée sportive : description, facteurs favorisants. »

« La syncope est une perte de connaissance brutale et transitoire, spontanément résolutive avec un retour rapide à un état de conscience normal, s’accompagnant d’une perte du tonus postural. »

« L’hypoxie, dont les effets néfastes commencent à se manifester pour une PaO2 < 50 mm Hg (mémoire à court terme perturbée), provoque au dessous de 40 mm Hg une disparition du jugement critique et en dessous de 30 mm Hg une perte de connaissance. Normalement, la sensation d’inconfort provoquée par l’augmentation du taux de CO2 nous oblige à respirer avant d’arriver à ces taux d’O2. On peut alors se demander, pourquoi en apnée, il est possible d’atteindre ce seuil critique de PaO2 sans que le signal PCO2 n’intervienne. »

« Avec l’entraînement, les apnéistes développent une plus grande tolérance au CO2 et surtout un plus grand lâcher prise sur les sensations d’inconfort. L’apnéiste entraîné pourra donc accepter ces signaux de soif d’air jusqu’à ce que l’O2 parvienne au seuil critique de la syncope. »

« L’hyperventilation réduit la PaCO2 qui reste basse tout au long de l’apnée ; l’apnéiste peut ainsi prolonger son apnée sans sensation désagréable de soif d’air. Pendant ce temps, le corps continue à consommer de l’oxygène. Or le stimulus PaO2, en l’absence d’autre stimulus, semble insuffisant pour interrompre l’apnée. »

« La syncope hypoxique peut se produire sous l’eau (le plus souvent à quelques mètres de la surface) ou en surface, même quelques secondes après la reprise ventilatoire. »

« Si la syncope survient dans l’eau, le principal risque est la noyade. Mais dans un premier temps, plusieurs mécanismes reculent ce risque :

  • Si le sujet a hyperventilé avant l’apnée, la PCO2 lors de la perte de connaissance est insuffisante pour exciter les centres bulbaires qui restent alors inactifs malgré la cessation de l’effet inhibiteur cortical ;
  • Le fait d’être inconscient protège : le cerveau « endormi » est moins sensible à toute stimulation dont celle du CO2 élevé ;
  • La perte de connaissance relâche les muscles inspiratoires et les poumons se vident partiellement de leur air, puis surviennent les premières secousses respiratoires lors de la reprise ventilatoire. Si de l’eau pénètre dans le larynx, ce dernier se ferme hermétiquement. Au plus, quelques millilitres d’eau entreront dans les poumons si le retour à la surface a lieu rapidement après la survenue de la syncope.

syncope

Bien sûr, ces mécanismes trouvent vite leur limite et si le syncopé n’est pas secouru, ses poumons se rempliront rapidement d’eau.

Le nombre de cas de morts par syncope n’a pas été recensé. En chasse sous-marine, nous savons qu’il s’est produit de nombreux accidents mortels ; on peut supposer qu’il s’agissait de syncopes. Ces décès sont survenus le plus souvent lorsque les chasseurs ou les apnéistes plongeaient seuls. En structure (club, compétition, record), nous n’avons pas connaissance de décès ayant comme cause directe la syncope. »

 » Signes annonciateurs et description de la syncope hypoxique en apnée (d’après Oliveras).

ressenti  personnel signes extérieurs
avant l’apnée
  • picotements des extrémités
  • sensations de flottement
  • excitation importante
au fond
  • sensation de confort inhabituel
  • disparition de l’envie de respirer ou de remonter
  • sentiment que la remontée va être longue
  • sentiment de panique
  • durée excessive
  • agitation ou relâchement anormaux
à la remontée
  • lourdeur ou chaleur dans les muscles des cuisses
  • scotomes ou rétrécissement du champ visuel
  • confort prolongé ou, au contraire, pénibilité anormale
  • avant la syncope :
    • largage de ceinture
    • mouvements rapides et désordonnés, non raisonnés, traduisant l’angoisse de l’apnéiste ;
    • recherche anxieuse d’une aide visuelle (surface, regard d’un apnéiste de sécurité) ;
  • pendant la syncope :
    • lâcher de bulles +++ ;
    • mouvements réflexes d’oscillation ;
    • arrêt de palmage, apnéiste immobile, peut couler ou remonter suivant la flottabilité ;
en surface
  • après la syncope :
    • amnésie ;
    • négation de l’épisode ;
  • avant la syncope :
    • pâleur du visage ;
    • cyanose ;
    • hypotonie ou hypertonie ;
    • regard vide, ne captant pas l’extérieur, panique dans le regard ;
    • secousses musculaires, gestes saccadés ;
    • difficulté à saisir le câble ;
  • pendant la syncope :
    • ralentissement ou arrêt ventilatoire (reprise respiratoire spontanée ou après stimulation cutanée et/ou bouche à bouche) ;
    • pas d’arrêt cardiovasculaire initial ;
    • troubles du tonus (hypo ou hypertonie) pouvant précéder des mouvements tonico-cloniques brefs.
  • En apnée statique, si la syncope a lieu dans l’eau, le sujet étant déjà complètement immobile durant son apnée, le seul moyen de comprendre qu’il est en syncope est le lâcher de bulle. C’est pour raison que l’apnéiste et la personne effectuant sa sécurité doivent mettre en place un protocole de sécurité de leur choix avant le début de l’apnée. En pratique, la personne en surface stimule l’apnéiste qui doit effectuer une réponse par un mouvement (lever, serrer la main), sinon il doit être sorti immédiatement de l’eau.
  • En apnée dynamique : Peu avant la syncope, on peut observer l’apnéiste palmer soit anormalement vite ou lentement, il peut lâcher quelques bulles puis il s’immobilise.
  • En immersion verticale : l’accident ne se produit qu’exceptionnellement au fond. Il a lieu à la remontée, le plus souvent dans les derniers mètres ou à la surface [17]. Si le sujet syncope à la remontée, suivant sa flottabilité (dépendant de la profondeur et du lestage) il peut soit couler, soit remonter. Il est immobile ou présente pendant quelques secondes des mouvements d’oscillation réflexes pouvant être trompeurs. Le lâcher de bulles est là encore un signe important à observer. Le syncopé est alors ramené à la surface par un plongeur bouteille ou un apnéiste de sécurité qui veillera à lui occlure les voies respiratoires à l’aide de sa main. »

« La syncope a souvent lieu après l’émersion ; de cette constatation découlent deux règles de sécurité :

  • Prendre un point d’appui dès le retour à la surface. Ainsi la personne en surface pourra plus facilement observer et secourir si besoin l’apnéiste ;
  • Surveiller étroitement l’apnéiste dans les trente secondes suivant la remontée à la surface : rester très proche de lui de manière à lui maintenir les voies respiratoires hors de l’eau en cas de syncope, lui dire de bien se ventiler (ce que l’apnéiste n’a pas toujours le réflexe de faire), observer les éventuels petits signes annonciateurs de syncope. »

syncope2

« Facteurs favorisants la syncope hypoxique :

1 – L’hyperventilation :

Pour de très nombreux auteurs, l’hyperventilation excessive joue un rôle déterminant dans la genèse de la syncope hypoxique. Pour Corriol, « Sans hyperventilation, l’accident hypoxique est improbable. » Dans l’étude de Craig, tous les survivants victimes de syncope ont rapporté qu’ils s’étaient hyperventilés avant leur apnée. Comme nous l’avons vu précédemment, l’hyperventilation, dont le principal effet est la baisse du CO2, peut entraîner une syncope hypoxique car :

  • Le stimulus CO2 n’agit plus sur les chémorécepteurs alors que l’O2 continue d’augmenter. la tenue de l’apnée, sans le signal d’alarme dû à l’augmentation de la PCO2, est alors facile et les mécanismes de rupture de l’apnée n’interviennent pas en temps utile avant la perte de connaissance.
  • L’hypocapnie provoque une vasoconstriction cérébrale intense qui aggrave l’hypoxémie cérébrale.

2 – L’effort soutenu :

Grand consommateur d’oxygène, l’effort soutenu est d’autant plus pourvoyeur de syncope qu’il a lieu en fin d’apnée où le taux d’O2 est déjà bas. Le palmage intensif en poids constant ou en apnée dynamique doit être évité. Il arrive que l’apnéiste majore son effort en fin d’apnée lorsqu’il veut atteindre son but à tout prix malgré les signaux d’alarme ou s’il est pris de panique. Devant ce constat, les apnéistes de sécurité doivent être particulièrement vigilants.
Un lestage trop important peut également favoriser la syncope : la descente sera facilitée car l’apnéiste coulera d’autant plus rapidement que sa flottabilité sera négative. Il sera alors tenté de descendre plus profond. Mais à la remontée, il devra réaliser un effort plus important pour s’opposer à ce phénomène de flottabilité négative.
Le stress peut être considéré comme un équivalent d’effort soutenu de part la consommation accrue d’oxygène qu’il engendre.

3 – La volonté de performance :

Craig rapporte que parmi les 58 cas de syncopes qu’il a étudiés, la plupart des victimes étaient en compétition avec elles-mêmes ou avec les autres. « Elles voulaient battre soit une autre personne, soit leur propre performance ». La motivation est effectivement primordiale afin de parvenir à surmonter la sensation de soif d’air.

4 – La vitesse de remontée rapide :

Plus la vitesse de remontée est rapide, plus la chute de la PaO2 est importante, le risque de syncope hypoxique au voisinage de la surface est alors majoré.

5 – La perte de notion de temps :

La durée de l’apnée est souvent sous-estimée par l’apnéiste. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette sous-estimation : la bradycardie (ayant pour conséquence une altération passagère du fonctionnement de l’horloge interne), l’hypoxie, la stimulation visuelle, la distraction attentionnelle (pensée, imagerie mentale, etc.). Pour le Docteur Sciarli, le danger principal représenté par cette perte de notion du temps est la syncope hypoxique.

6 – Age, sexe :

D’après Craig, les syncopes hypoxiques surviennent préférentiellement chez les sujets masculins dont l’âge est compris entre 16 et 20 ans. Une des raisons est que les sujets jeunes sont plus vagotoniques. Par ailleurs, Corriol avance l’hypothèse que les jeunes garçons sont plus téméraires, moins réfléchis, plus attirés par les performances en apnée, que les filles du même âge. Il est probable qu’interviennent chez les garçons des facteurs psychologiques, tels que la motivation de surmonter la « soif d’air ». Une autre explication pourrait résider dans une meilleure tolérance du sexe féminin à la fois à l’hypoxie et à l’hypercapnie modérée, mais cette hypothèse n’a pas été démontrée.

7 – Le nombre d’apnées :

D’après Craig, la syncope semble plus fréquente après des apnées successives enchaînées.

8 – L’entraînement :

A force d’exercices, les apnéistes développent une plus grande tolérance au CO2 et un meilleur contrôle sur les sensations d’inconfort. Ces premiers signaux pourront donc être outrepassés alors que la PO2 continue à baisser, jusqu’au seuil de syncope. »

« Consignes pour éviter la syncope en apnée :

  • Pour l’apnéiste réalisant une performance :
    • Savoir revoir son objectif à la baisse, voire remettre la plongée à un autre jour si les conditions ne sont pas favorables à la réalisation d’une performance (ne se sent pas en forme, mauvaises conditions météo, etc.) ;
    • Limiter au maximum son lestage ;
    • Ne pas hyperventiler avant l’apnée ;
    • Ne pas se focaliser sur l’objectif à atteindre, mais rechercher le plaisir et être à l’écoute de ses sensations ; Se relâcher au maximum avant et pendant la plongée ;
    • Port d’une longe de sécurité attachée au câble ;
    • Annonce de la profondeur avant l’immersion, et ne pas la dépasser ;
    • Toujours rester près du câble ;
    • Ne pas rester au fond ;
    • Savoir repérer les signes précurseurs de syncopes qui doivent conduire à terminer son apnée en étant le plus détendu possible ; Faire signe « ça ne va pas » à l’apnéiste de sécurité ;
    • Tenir le câble à l’émersion ;
    • Bien se ventiler après l’émersion ;
    • Ne pas majorer son effort en fin d’apnée.
  • Pour les apnéistes de sécurité :
    • Présence d’une personne en surface et d’un apnéiste de sécurité capable de descendre à 20 mètres au moins et de secourir une personne en cas de problème ;
    • Port de palmes obligatoires pour ces deux apnéistes ;
    • Connaître la profondeur annoncée ;
    • Savoir reconnaître les signes précurseurs de syncope sous l’eau et en surface ;
    • A l’émersion, la personne s’occupant de la sécurité de surface doit être proche de l’apnéiste, bien le regarder pendant les trente secondes suivant la sortie, lui dire de bien se ventiler ;
    • En cas de syncope :
    • Si la syncope a lieu dans l’eau : occlusion des voies respiratoires et remonter l’apnéiste ;
    • Si elle a lieu en surface : maintien des voies respiratoires hors de l’eau et prévenir le moniteur.
  • Pour le moniteur responsable de la séance :
    • Vérification du matériel de secours (bouteille d’oxygène, etc.) ;
    • Énoncer les règles de sécurité avant la plongée ;
    • Mettre le plomb à la profondeur annoncée par l’apnéiste ;
    • Connaître les performances maximales des apnéistes et donner son accord ou non pour la performance annoncée en fonction du contexte ;
    • Dans la mesure du possible, tenter de cerner les comportements et personnalités à risque, de façon à adapter son discours et à redoubler de vigilance. »

Pour aller plus loin : http://aresub.pagesperso-orange.fr/medecinesubaquatique/medecineplongee/dematteo/syncope.htm#1

 

Pour rappel, nous repostons l’excellente vidéo réalisée par Jérôme Chapelle (GG Coaching) :

Une réflexion sur “ La syncope en apnée ”

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